par Hervé Augonnet
Samedi 19 janvier 2008
publié dans : Histoire des échecs

 

Celui qui est considéré par beaucoup comme le meilleur joueur d'échecs de tous

les temps vient de s'éteindre à Reyjawik en Islande, pays où il s'était réfugié

en mars 2005.

 

Il naquit en 1943 à Chicago. Peu après sa naissance, ses parents divorcèrent

et sa mère alla s'installer avec ses deux enfants à Brooklyn.

Quand Bobby avait six ans, sa soeur aînée Joan acheta un jeu d'échecs dans un bazar situé

en face de leur appartement et lui apprit à jouer.

Ce fut le point de départ d'une passion dévorante qui allait remplir toute sa vie...

 

Bobby, à l'époque où il remporta son premier Championnat des Etats-Unis.

 

En 1956, son gênie se révéla au monde des échecs lorsqu'il disputa avec Donald

Byrne (un des meilleurs joueurs américains de l'époque) une partie fameuse

qui fut bientôt surnommée  "La partie du siècle".

 

L'année suivante, à l'âge de quatorze ans, il remporta pour la première fois

le Championnat des Etats-Unis, épreuve qu'il devait remporter haut la main

huit fois d'affilée.

 

On peut considérer qu'il domina le monde des échecs dans les années 60, mais

ce ne fut qu'en 1972 qu'il fut sacré Champion du Monde à Reyjawik, lors du match

inoubliable qui l'opposa à Boris Spassky.

Le retentissement médiatique de l'événement - qui opposait un russe à un américain

en pleine période de guerre froide - fut énorme et contribua grandement à populariser

le jeu d'échecs dans les pays occidentaux.

 

 

vidéo du match Fischer-Spassky de 1972.

 

Ce match constitua l'apothéose de la carrière de  Fischer...en même temps

que son terme.

En effet, il ne devait plus jamais participer à une compétition officielle et, en particulier,

la confrontation Fischer-Karpov, vainement attendue et désirée par les amateurs

d'échecs du monde entier, n'eut jamais lieu.

 

A partir de cette période, le fantasque et excentrique Bobby Fischer n'eut de cesse de fuir

curieux et journalistes à tel point qu'on peut dire, presque sans exagération, qu'il

"disparut de la circulation".

Il semble acquis, néanmoins, qu'il se fit dépouiller d'une grande partie de ses économies

par une secte à laquelle il appartenait...

 

...Ce qui motiva sa réapparition sur la scène médiatique.

En 1992, il disputa "vingt ans après" un match revanche contre Boris Spassky,

devenu entre-temps un ami.

Cette confrontation n'apporta rien de plus à sa gloire échiquéenne... mais environ

3 millions de dollars à son compte en banque, qui en avait, semble-t-il, bien besoin!

 

Ce match fut disputé au Monténégro, pendant la terrible guerre civile qui déchira

les pays de l'ex-Yougoslavie.

Ce pays étant alors placé sous embargo par l'ONU, Fischer se vit inculpé pour tansaction

illégale par la justice américaine...

 

La suite de l'histoire est triste mais je dois quand-même la raconter.

Bobby Fischer vécut alors de manière plus ou moins clandestine dans divers pays

(en Hongrie, en Argentine, aux Philippines et au Japon).

Son caractère, déjà très fantasque, vira malheureusement à la misanthropie et à la paranoïa.

Ce qui le conduisit à faire diverses déclarations antisémites et antiaméricaines.

Il alla même jusqu'à se réjouir publiquement des attentats du 11 septembre

(lui, l'enfant de Brooklyn!), ce que les autorités de son pays ne lui pardonnèrent

naturellement jamais...

 

Bobby Fischer à sa sortie de prison en mars 2005.

 

En juillet 2004, il fut arrêté au Japon où il fut emprisonné pendant huit mois.

Il avait , certes, été "très léger" (c'est le moins qu'on puisse dire!) dans certains de ses

comportements et de ses déclarations.

Mais vous conviendrez avec moi qu'il y a eu de bien plus grands criminels que lui

dans l'histoire qui n'ont - malheureusement  - jamais fait ne serait-ce qu'un seul jour de prison!

 

Finalement, le "bon sens" l'emporta et il fut libéré.

Il partit finir ses jours en Islande, terre de son triomphe de 1972, et où il avait conservé

quelques amis fidèles.

 

Si la personnalité de Bobby Fischer fera toujours inévitablement l'objet de contreverses,

ses qualités de joueur d'échecs, par-contre, ont toujours fait l'unanimité.

Témoin cette dféclaration de Garry Kasparov à l'annonce de son décès :

"Fisher peut tout simplement être considéré comme le fondateur des échecs professionnels

et sa domination, bien que très courte durée, fait de lui le plus grand de tous les temps."

Que rajouter après cela? 

 

Repose en paix, Bobby, et merci à tout ce que tu as apporté au monde des échecs!

 

  


par Hervé Augonnet
Mercredi 2 mai 2007
publié dans : Histoire des échecs

 

Si vous passez par Budapest (on ne sait jamais)... ne manquez pas d'aller visiter

l'exposition consacrée au célèbre automate du Turc joueur d'échecs, créé par

le baron von Kempelen à la fin du 18ème siécle!

 

Si vous n'en avez pas l'occasion, un détour par le blog de Christophe Bouton,

"échecs 64"  s'impose.


par Hervé Augonnet
Lundi 8 janvier 2007
publié dans : Histoire des échecs

 

Je vous invite à remonter avec moi le cours du temps...

 

New-York, 1956.

 

Cette année-là, au mois d'octobre, est organisé le Mémorial Rosenwald, tournoi fermé

qui rassemble quelques-uns des meilleurs joueurs d'échecs des Etats-Unis.

 

A noter la présence, parmi les participants, d'un jeune adolescent de 13 ans : il s'agit d'un

certain Robert James Fischer, qu'on connaîtra bientôt mieux sous la dénomination -

plus familière - de "Bobby" Fischer.

Même s'il a remporté, la même année, le Championnat junior des Etats-Unis, personne

ne le prend  encore réellement au sérieux. D'ailleurs ses résultats, en début du tournoi,

sont très moyens.

2 points et demi après 7 rondes, il n'y a pas de quoi pavoiser !

 

A la 8ème ronde, il affronte, avec les noirs, un des meilleurs joueurs américains 

de l'époque, Donald Byrne.

 

Au moment de se serrer la main rituellement au début de la partie, aucun des deux

adversaires ne peut imaginer que la partie qu'il va disputer deviendra un classique

de l'histoire des échecs, au point qu'elle sera baptisée  bientôt - et l'appellation restera - 

"la partie du siècle".

 

Donald Byrne - Bobby Fischer

défense Grunfeld

 

1.Cf3  Cf6  2.c4  g6  3.Cc3  Fg7  4.d4  0-0  5.Ff4  d5  6.Db3  dxc4  7.Dxc4  c6  8.e4  Cbd7

9.Td1  Cb6  10.Dc5  Fg4  11.Fg5?! 

11.Fe2 suivi de 12.0-0 aurait été plus prudent.

 

Les réflexions qui ont dû passer par la tête du jeune Bobby à ce moment précis

telles qu'elles ont été reconstituées par le webmaster de l'Echiquier Berrichon

(qui, décidément, n'a peur de rien) sont celles-ci :

- les blancs viennent - peut-être imprudemment - de jouer une deuxième fois leur fou

  dans l'ouverture, remettant le petit roque à plus tard.

- si le cavalier blanc n'était plus en c3 , les noirs pourraient jouer Cxe4, attaquant 

  simultanément  la dame et le fou.

- au cas probable où les blancs reprendraient en e7 après Cxe4, la colonne e se trouverait

  ouverte alors que les blancs n'ont pas encore roqué - circonstance dont les noirs

  pourraient  éventuellement tirer profit...

 

Ca4!! 

Un coup qui décoiffe !

Les noirs ont calculé qu'ils pouvaient - avantageusement - dévier ou échanger

le cavalier c3.

En effet, les blancs peuvent difficilement reprendre le cavalier.

Si 12.Cxa4, Cxe4 et maintenant :

- 13.Dc1  Da5+  14.Cc3  Fxf3.

- 13.Fxe7  Cxc5  14.Fxd8  Cxa4  15.Fd8 joue  Fxf3  16.gxf3  Cxb2.

- 13.Dxe7  Dxe7  14.Fxe7  Tfe8  15.Fe2  Txe7.

Avec avantage noir dans tous les cas.

12.Da3  Cxc3  13.bxc3  Cxe4! 

Ce sacrifice de qualité est la conséquence logique de la combinaison précédente.

14.Fxe7  Db6!  15.Fc4 

15.Fxf8  Fxf8  16.Dxc3  Cxc3! et les blancs sont clairement mieux (Gligoric).

Si Gligoric l'a dit, cela doit être vrai!

 Cxc3!  16.Fc5 

Si 16.Dxc3, Tfe8 regagne la pièce.

 Tfe8+  17.Rf1 

 

Fe6!! 

Un sacrifice de dame particulièrement spectaculaire !

Le deuxième coup de massue asséné sur la tête des noirs dans cette partie

(après11...Ca4!!).

18.Fxb6

Les blancs sont mat après 18.Fxe6??  Db5+  19.Rg1  Ce2+  20.Rf1  Cg3+ 

21.Rg1  Df1+  22.Txf1  Ce2++ (le classique mat étouffé)..

Si 18.Dxc3 suit ...Dxc5, exploitant le clouage sur la grande diagonale.

Mon ordinateur que j'ai consulté  - c'est presque un sacrilège en la circonstance  - n'aime

pas du tout 18.Fxb6(??).  Moi non plus, d'ailleurs.

Il propose à la place 18.Fd3.

18...  Fxc4+  19.Rg1  Ce2+  20.Rf1  Cxd4+

21.Rg1  Ce2+  22.Rf1  Cc3+  23.Rg1  axb6  24.Db4  Ta4! 

Peut-être le coup que les blancs n'ont pas anticipé quand ils ont accepté le sacrifice

de dame : maintenant la tour tombe sans contre-partie et  ils sont perdus. 

25.Dxb6  Cxd1  26.h3  Txa2

27.Rh2  Cxf2  28.Te1  Txe1  29.Dd8+  Ff8  30.Cxe1  Fd5  31.Cf3  Ce4  32.Db8  b5  33.h4  h5

34.Ce5  Rg7  35.Rg1 

Pour éviter 35...Fd6  36.De8  Fe6 suivi de la perte du cavalier.

 

Fc5+  36.Rf1 

Si 36...Rh1, 37.Ta1+  Rh2  38.Fg1+  Rh3  39.Fa7 mat ou gain de la dame.  

Cg3+ 

La solitude du pauvre roi est tragique : il est traîné (sans ménagement) vers la case c1,

où il va être exécuté.

La dame et le cavalier blancs assistent de loin à la scène, complètement impuissants.

37.Re1  Fb4+  38.Rd1  Fb3+  39.Rc1  Ce2+

40.Rb1  Cc3+  41.Rc1  Tc2++ 

La position finale mérite un diagramme :

 

 

 

C'est cette partie que représentait le "dessin-mystère" (dû à Ugo Dossi) que je vous avais

présenté la semaine dernière:

 

 

Ce dessin est extrait du site très beau, original (et humoristique)  Art et curiosités échiquéennes 

où vous pourrez  rejouer sans fin la partie Fischer-Byrne sur un échiquier, si le coeur vous en dit...

 

Autres liens intéressants (en anglais)

Le site de Chess-Base   qui a présenté un article très complet sur la question à

l'occasion du cinquantenaire de la partie. Entre autres curiosités : une vidéo, où on voit

Bobby, à l'âge de13 ans, donner une simultanée.

 -  Le site de A.J.Golsby  l'équivalent d'une vingtaine (!) de pages exclusivement

consacrées à  "la partie du siècle". Pour fischéromaniaques fanatiques, uniquement.

 


par Hervé Augonnet
Dimanche 31 décembre 2006
publié dans : Histoire des échecs

 

 

Le grand-maître russe David Bronstein s'est éteint à Minsk le 5 décembre 2006, à l'âge de 82 ans.

Avec lui c'est une grande figure du monde des échecs qui disparaît, et à coup sûr, l'une des plus

attachantes. 

 

Il atteint le sommet de sa carrière en 1951 quand il disputa la finale du Championnat du Monde

face à Mikhail Botvinnik (le Kasparov ou le Kramnik de l'époque).

David ne terrassa pas Goliath à cette occasion... mais il ne fut pas battu : match nul 12 à 12.

Le réglement, prévoyant que le tenant du titre conservait son titre en cas d'égalité, Botvinnik resta

champion du monde et Bronstein, tout en continuant une carrière brillante, ne connut  plus jamais

une pareille opportunité par  la suite.

 

Autre date charnière de sa vie, l'année 1976, quand il refusa de condamner publiquement

Victor Korchnoi, lorsque celui-ci se réfugia aux Pays-Bas. Cette attitude courageuse lui valu d'être

écarté pendant longtemps des grandes épreuves internationales.

Si bien que, quand il fit sa réapparition dans les pays occidentaux à la faveur de la perestroïka,

beaucoup le croyaient déjà mort !

 

C'est qu'il était devenu depuis longtemps une légende, non seulement grâce à ses prouesses sur

l'échiquier, mais aussi grâce à la qualité de ses écrits. 

Son oeuvre maîtresse, "L'art du combat aux échecs", où il relate, partie après partie, le déroulement

du tournoi interzonal de Zurich en 1953, est en effet unanimement considéré comme l'un des

monuments de la littérature échiquéenne.

 

Joueur brillant et imaginatif, il était un amoureux et propagandiste du beau jeu.

Sa philosophie échiquéenne, il l'avait - superbement - résumé dans cette phrase :  " Vous n'êtes pas

toujours obligé de jouer le meilleur coup. Un coup doit être actif, entreprenant, correct et beau ! ." 

 

J'ai extrait cette position d'une  partie qu'il avait disputée contre le grand-maître arménien

Lputian au tournoi d' Ubeda, en 1996.

 

 

Saurez-vous retrouver le coup "actif, entreprenant, correct et beau" que joua David Bronstein

avec les blancs pour remporter cette partie ?

voir solution

 

Enfin, signalons, parmi les nombreux hommages rendus à David Bronstein sur la Toile, 

l'article émouvant de Christophe Bouton :  "Adieu l'ami, je t'aimais tant !". , publié le 7 décembre 2006.




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